Afrique Sauvage

Histoire du safari en Afrique

04 mars 2008

                                                                                                                        

 

En route pour : Aventures équestres / Go West / Journal de Tanzanie

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Camp

Activité  plutôt  élitiste  et  confidentielle  dans  les  années  1900,  les  safaris  sont devenus soudainement un phénomène de masse cinquante ans plus tard. Comment en est-on arrivé là ? Pour tenter de répondre à cette question, il est nécessaire de se pencher sur le contexte historique de l'Afrique de l'Est, là où tout a commencé...

Chimp

"Safari" est  un  terme swahili designant un long voyage à pied.  Son origine éthymologique vient de l'arabe "safara", signifiant "voyager". Il faut se rappeler en effet que les marchands d'Oman et du Yémen ont implanté leurs cités commerçantes sur la côte orientale de l'Afrique dès le 8ème siècle, imprégnant ainsi la région de leur culture et de leur langue. 

Fondé au 10ème siècle par des Perses exilés  de  Shiraz,  le  sultanat de Kilwa devient rapidement le  centre de négoce le plus florissant de la côte. En plus du commerce de l'or et des esclaves qui a fait sa fortune, la ville exploite les richesses locales comme l'ivoire d’éléphant et d’hippopotame, les cornes de rhinocéros, les écailles de tortue ou les peaux de léopard... Au 12ème siècle, les marchands perses étendent leur influence sur la traite de l'ivoire et des esclaves en envoyant des expéditions dans l'intérieur des terres. Constituées d'une escorte armée et de dizaines de porteurs swahilis chargés de marchandises, ces caravanes traversent la savane en suivant les pistes animalières et poussent leurs "safaris" jusque dans la région des Grands Lacs pour faire du troc avec les chefs de tribu locaux.   

La traite de l'ivoire et des esclaves en Afrique de l'Est, qui existe depuis l'Antiquité, va prendre une grande ampleur au 18ème siècle sous la domination des villes de la côte par le sultanat d'Oman. Dans ce qui est aujourd'hui la Tanzanie, une route caravanière part alors du Lac Victoria jusqu'à Bagamoyo, face à l'île de Zanzibar, et une autre plus au sud, du Lac Nyasa jusqu'à Kilwa. 

Marché de l'ivoire à Zanzibar, 1880-1890.

Marche_de_l_ivoire__Zanzibar__1890_1892

Dans  leur  quête  obscessionnelle  des  sources  du  Nil, les  premiers  explorateurs européens comme David Livingstone, Richard F. Burton, John H. Speke, James A. Grant et Samuel W. Baker emprunteront les voies de l'esclavage pour s'enfoncer au coeur du continent. On attribue généralement à Richard F. Burton (1821-1890) d'avoir introduit le mot "safari" dans la langue anglaise par ses nombreux récits de voyages en Afrique, édités dans les années 1860.

Livingstone

En  1885,  les  puissances  européennes  se  partagent  l'Afrique  au Congrès de Berlin. L'Afrique Orientale Britannique, un temps administrée par l'Imperial British East Africa Company, passe sous la direction du Foreign Office en 1895 en devenant un protectorat.

En 1896, le gouvernement britannique entreprend la construction d'une ligne de chemin de fer entre Mombasa et Kisumu, en Ouganda, région passée également sous protectorat britannique. En 1899, dans un endroit marécageux et inhabité correspondant au Mile 326, la compagnie Uganda Railway installe un dépôt ferroviaire autour duquel se construit bientôt la petite ville de Nairobi. De nombreux colons britanniques ne tardent pas en effet à venir s'installer dans cet endroit idéalement situé en altitude où le climat est beaucoup plus supportable qu'à Mombasa.

Convoi de la compagnie Uganda Railway, 1899-1902. En 1898, les travaux ont été interrompus pendant plusieurs mois dans la région de Tsavo à cause de deux lions mangeurs d'hommes. 

Convoi__1899_1902

En  1905,  la  British East Africa acquiert le statut de  colonie et son administration en est confiée au Colonial Office. La même année, Nairobi devient la capitale du protectorat britannique en remplacement de Mombasa.

La ville se développe alors autour du tourisme, car  les vastes étendues sauvages aux alentours sont peuplées d'une faune incroyablement abondante, et en particulier de ces animaux appelés royal game (gibier royal) dont la chasse est la plus valorisante car sans conteste la plus risquée : éléphant, buffle, rhinocéros et lion. De nos jours, c'est sous la fameuse appellation big five, les "cinq grands" que l'on regroupe ces animaux, en y ajoutant le léopard.

Une vue de Nairobi, vers 1899-1902.

Vue_de_Nairobi__1899_1902

La chasse au gros gibier, alors considérée comme un sport (sportsmanship), attire déjà une riche clientèle d'aristocrates européens, d'officiers britanniques et d'industriels américains. En l'absence de toutes structures, ces voyageurs avides d'aventures organisent eux-même leur expédition en brousse, souvent dans le plus grand amateurisme. Arrivés de Mombasa par le train, ils font le tour de la ville pour trouver un guide, engager des porteurs et acheter le matériel nécessaire. Inutile de dire que ces premiers safaris se terminent parfois en fiasco...

Chasse_au_leopard

C'est  pour  répondre  à cette demande que Victor Newland et Leslie Tarlton créent en 1904 leur compagnie de safari, Newland, Tarlton & Co, Limited. Les deux associés inaugurent ainsi l'ère des safaris de chasse en inventant le concept de l'expédition en brousse organisée par des guides professionnels.

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Le Duc de Connaught, fils de la Reine Victoria, Lord Delamere, future grande personnalité politique de la colonie, le naturaliste Carl Akeley, précurseur talentueux de la taxidermie moderne, le Colonel Patterson, célèbre pourfendeur des lions mangeurs d'hommes du Tsavo, et le Général Baden-Powell, qui créera bientôt le scoutisme, sont quelques unes des célébrités que Newland, Tarlton & Co, Limited a déjà emmené en safari deux ans après sa création. En 1909, c'est le 26 ème président des Etats-Unis, Theodore Roosevelt, qui louera les services de la compagnie. 

Couverture du magazine "The Globe Trotter" présentant les illustres clients de Newland & Tarlton pour l'année 1906. 

Newland_and_Tarlton

L'entreprise  de  Newland  et Tarlton fait très vite des émules parmi les chasseurs de la ville, et d'autres compagnies se créent afin d'organiser le séjour de ces clients aisés venus d'Europe et d'Amérique pour vivre le grand frisson de la chasse au gros gibier en Afrique.

L'organisateur (outfitter) s'occupe de rassembler le matériel de bivouac, d'acheter les vivres et de louer les services d'employés africains sans lesquels un safari est impossible : porteurs (parfois jusqu'à plusieurs centaines), gardes armés (askaris), garçons de tentes (tent boys), porteurs de fusil (gunbearers), palefreniers (saises) pour les chevaux et les mules, conducteurs de chariot à boeuf (ox gharries), chef de troupe (head-man), cuisiniers, interprètes... Ce n'est que dans les années 1910 que les premiers véhicules à moteur feront leur apparition en Afrique de l'Est, réduisant grandement les effectifs de ces expéditions de chasse.

Porteur de fusil, askari, garçon de tente, porteur.

Gun_Bearer__Askari__Tent_Boy__Porter

(Dessin de John T. McCutcheon, "In Africa", 1910).

En 1909, un safari d'un mois organisé par Newland & Tarlton coûte 500 dollars par personne (ce qui équivaut à 9000 dollars en 2005). Ce prix inclut les tentes, la nourriture et tous les employés indigènes. Les autres frais  (munitions, vêtements, médicaments, assemblage des trophées, droits d'import-export) sont à la charge du client.

De  nos  jours,  un  safari  s'entend  comme  une  excursion  dans une réserve naturelle pour observer et photographier la faune, alors qu'au début du XXème siècle il s'agit avant tout d'une expédition de chasse.

Congo_Belge__1912

La photographie animalière n'en est qu'à ses débuts, car les premiers appareils photos de petits formats ont des focales courtes, ce qui bien sûr limite grandement les prises de vue de la faune dans son milieu naturel. A la fin des années 1900, les appareils photos emportés en safari sont principalement le 3A Kodak, le Naturalist's Graflex et le Verascope stéréoscopique.

3A_Folding_Pocket_Kodak

Sans  téléobjectif,  les animaux  ne  peuvent  être  photographiés  de  près qu'après avoir été abattus. Ces photos post-mortem sont prises dans un but scientifique par les zoologistes ou taxidermistes de musées, et surtout comme souvenirs par les chasseurs qui veulent immortaliser leur pose triomphante sur le cadavre de leur "gibier royal".

Le taxidermiste Carl Akeley, lors de son séjour en Afrique de l'Est entre 1905 et 1909.

Voyages_Africains__1905_1909

D'une manière générale, la photographie demeure encore largement centrée sur l'humain, et l'animal n'y apparaît que comme un faire-valoir ou une curiosité exotique. Les nantis qui peuvent s'offrir un safari en Afrique de l'Est viennent généralement assouvir un vieux fantasme d'aventure. Leur vision idéalisée de la chasse, où se mêle performance sportive et privilèges aristocratiques,  s'est nourrie des récits d'explorateurs comme Henry M. Stanley, Joseph Thomson ou  le comte Teleki von Szek. Pour venir jusqu'en Afrique, ces riches clients ont fait un long voyage en bâteau et engagé beaucoup d'argent dans ce grand safari qui a nécessité des mois de préparatifs. Sur place, ils se concentrent donc sur leur chasse aux trophées, et les appareils photos emportés dans leurs bagages servent avant tout à garder une trace de leurs exploits.

Expedition_au_Congo_Belge__1912

Les  chasseurs  en  safari  s'essayent  parfois  à  quelques  photos  de grands mammifères pris sur le vif au hasard d'une rencontre, tels des hippopotames  sur les berges d'une rivière ou une girafe accroupie dans la savane. Toutefois, ces clichés restent très anecdotiques pour ces photographes amateurs plus intéressés par la chasse au fusil que par la chasse à l'image. La photographie animalière est une science complexe qui nécessite de la patience et une grande connaissance de la faune.  Les animaux d'Afrique en l'occurence restent encore largement méconnus à l'époque. Bref, dans les années 1900, la photographie animalière ne pourrait justifier à elle-seule un voyage en Afrique, comme c'est le cas de nos jours.

Hippopotames__Voyages_Africains__1905_1909

Seuls  quelques   rares  photographes  expérimentés  possédant  un matériel performant peuvent espérer obtenir des clichés intéressants de la faune africaine dans son milieu naturel.  L'allemand  Carl  Georg Schillings (1865-1921) fait partie de ces pionniers du safari-photo. Chasseur devenu naturaliste, il écrit dans son recueil de photos Mit Blitzlicht und Büchse (R. Voïgtländer, Leipzig, 1905) que "le meilleur sport qui soit pour un esprit cultivé, c'est bien plus de photographier que de truffer de plomb les éléphants, rhinocéros, antilope, zèbres, et autres bêtes ou oiseaux inoffensifs, magnifiques et rares".

La traduction anglaise de "Mit Blitzlicht und Büchse" ("Avec un flash et un fusil") paraîtra chez Hutchinson and Co (Londres, 1906) sous le titre "With Flashlight and Rifle".

Edition_1906

Schillings effectue quatre séjours en Afrique de l'Est entre 1896 et 1903. Au cours de ses safaris, il étudie la faune sauvage et prend des photos animalières sur plaques de collodion humide. Conçu spécialement pour ses expéditions, son appareil photo nous paraîtrait aujourd'hui incroyablement lourd et volumineux. Schillings réalisera pourtant des clichés très innovateurs pour l'époque, en particulier des scènes animalières prises de nuit au flash.

Carl_Georg_Schillings

Schillings est aussi un précurseur dans la protection de la nature. Son livre ayant remporté un grand succès de librairie en Allemagne, en Angleterre et aux Etats-Unis, il donne de nombreuses conférences en Europe et milite pour des lois internationales visant à contrôler le commerce des espèces animales. Ses projets de lois seront contrariés par le déclenchement de la Première Guerre Mondiale et  ne verront finalement le jour que bien plus tard, lors de la convention de Washington en 1973.

Schillings est notamment l'un des premiers naturalistes à prôner la notion d'interdépendance écologique, à une époque où les animaux sont classés entre "utiles" et "nuisibles" en fonction de leur impact sur les activités humaines. Des prédateurs comme les lions, les léopards, les lycaons et les crocodiles peuvent alors être chassés sans permis en Afrique de l'Est parce qu'ils s'attaquent au bétail des fermiers. A contre-sens des mentalités de l'Afrique coloniale, Schillings proclame dans ses écrits : "Il faut se débarrasser de la stricte différenciation entre "nuisible" et "utile" et protéger la flore et la faune dans sa totalité". Il reconnaît ainsi le rôle essentiel des prédateurs dans leur écosystème, illustrant son propos d'un état de fait qu'il a lui-même constaté sur le terrain : "Là où il y a quantité de lycaons, il y a du gibier en abondance, et inversement."

Mit_Blitzlicht_und_Buchse

Un  autre  pionnier  du safari-photo est l'américain Arthur Radclyffe Dugmore (1870-1955). Chasseur lui-aussi, il s'est pris de passion pour la photographie animalière et publie dès 1902 un ouvrage d'ornithologie avec ses propres clichés pris dans l'Est des Etats-Unis. Ayant toujours rêvé de découvrir l'Afrique, idéalisée par ses lectures de Samuel W. Baker, il se décide à y partir en découvrant les photos de Schillings dans son livre "With Flashlight and Rifle". En 1910, Dugmore arrive à Nairobi où il réunit une équipe de porteurs et de guides pour quatre mois d'expédition. Dès le début de son safari-photo, qui le mènera jusqu'au lac Victoria en Ouganda, A. Radclyffe Dugmore est fasciné par les animaux qu'il rencontre. "Il n’y a pas de mots pour traduire la magnificence du spectacle qui s’étalait à nos yeux émerveillés et surpris" écrit-il. En approchant la faune au plus près, il prend souvent de grands risques, et constate au passage que "tirer sur les animaux est incomparablement plus facile que de les photographier".

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Ce rhinocéros noir chargeant Dugmore et l'un de ses compagnons a été photographié à une quinzaine de mètres. Le cliché pris, la bête a été aussitôt abattue. Sans téléobjectif à longue focale ni automobile protectrice, la seule solution pour photographier un animal dangereux en s'en approchant le plus près possible était de le provoquer avant de le tuer.

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Pour ses photos animalières en Afrique, Dugmore utilise un appareil de type reflex à longue focale qui pèse 17 livres (environ 8 kilos). Ses clichés sont pris sur plaques orthochromatiques. La plupart du temps, il n'emploit pas de trépied. Son téléobjectif grossit les sujets de trois à cinq fois (longueur focale de 40 à 60 pouces).

Photo de nuit prise au flash à une douzaine de mètres du fauve. Dugmore et son assistant sont alors cachés sous une haie d'épineux.

Lion

Dans son ouvrage intitulé Camera Adventures in the African Wilds (Doubleday, Page and Company, New York, 1910), Dugmore publie une série de 140 photos, dont certaines prises de nuit au flash de magnésium. Une édition française paraîtra aussi à Paris chez Hachette : "Les Fauves d'Afrique photographiés chez eux" (1910) présente 58 clichés de l'auteur.

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Dans le dernier chapitre de son livre, Photographic Hints and Outfit, Dugmore déclare : "Le temps est venu à présent de considérer la photographie comme un sport. Malheureusement, peu de gens désirent s'investir dans cette activité avec la persévérance nécessaire pour s'assurer une chance de succès. Non seulement le sportif photographe doit avoir de grandes connaissances sur les animaux et leurs habitudes, mais il doit aussi être bien plus compétent dans l'art de l'approche que le chasseur au fusil. Tirer sur les animaux est incomparablement plus facile que de les photographier. Pendant des années, j'ai adoré chasser comme personne; aujourd'hui, après dix ans de chasse à l'image, j'ai perdu toute envie d'utiliser mon fusil. C'est peu excitant, en général trop facile pour être intéressant. Un animal qui est assez proche pour être photographié peut être abattu sans la moindre difficulté, mais un animal qui peut être abattu ne peut pas être photographié."

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Depuis la création en 1872 du Parc National de Yellowstone aux Etats-Unis, la préservation de l'environnement et la conservation des espèces sont des idées nouvelles qui se sont développées dans le monde entier. La presse des grandes capitales, principal média au 19ème siècle, se fait l'écho de l'inquiétante disparition des espèces animales.

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Le gouvernement britannique, qui veut tirer les leçons du massacre de la faune en Afrique du Sud, a créé dès les années 1880 des réserves de gibier (game reserves) dans ses possessions africaines au Soudan, en Ouganda, en Rhodésie, en Somalie et en Afrique Orientale.

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Dans la zone au sud de Nairobi, entre la ligne de chemin de fer Mombasa-Kisumu et la frontière avec l'Afrique de l'Est Allemande (Deutsche Ost Afrika), l'administration britannique a notamment instauré en 1899 la Ukambe Game Reserve, qui devient la Southern  Game  Reserve  en  1906.  Dans   cette   zone de  plus  de  17 000 km carrés, le Game Deparment essaie de contrôler le braconnage et régit la chasse légale par la détermination de quotas en fonction des espèces. En 1907, l'Afrique Orientale Britannique compte une deuxième réserve plus vaste encore. Tracée à la règle sur une carte de manière très empirique, comme c'est souvent l'usage à cette époque, la Northern Game Reserve a été établie entre le plateau de Laikipia et le lac Rudolf (futur lac Turkana).

Carte de l'Afrique Orientale Britannique, 1907.

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Les idéaux de conservation prônés par le gouvernement de Londres se heurte à certaines réticenses de la part des colons blancs de Nairobi.  Les mentalités y sont  en effet imprégnées d'un esprit pionnier comparable à celui de la conquête de l'Ouest américain. Dans cette vision individualiste et volontariste, la nature est un obstacle au progrès, une rivale à dominer, et vouloir vivre en symbiose avec elle serait simplement considéré comme une faiblesse. La colonisation de ce Far East Africain passe donc par l'extermination de certaines espèces animales dont la présence est incompatible avec l'établissement de l'élevage et de l'agriculture. Les fermiers blancs sont particulièrement remontés contre les lions, qui s'attaquent au bétail, et les zèbres qui détruisent les champs.

Simba

Quoiqu'il en soit, les autorités sur place encouragent les safaris de chasse, car elles en tirent  des profits substanciels en faisant payer des taxes d'import-export (10%) et des taxes d'abattage. En 1909, une license de chasse de 50 livres sterling (ou 250 dollars) valable un an permet de tuer ou de capturer 2 buffles, 2 hippopotames, 2 rhinocéros, 3 gnous, 4 marabouts, 10 damalisques, 22 zèbres, 26 bubales, 84 colobes et 247 antilopes (1 éland, 1 grand koudou, 1 hippotrague mâle, 1 antilope rouane, 2 cobes defassa, 2 sitatungas, 2 bongos, 4 petits koudous, 4 cobes de Thomas, 4 impalas, 4 gérénuks, 6 oryxs, 6 hirolas, 9 gazelles de Grant, 10 gazelles de Thompson, 10 gazelles de Peter, 10 gazelles de Soemmering, 10 oréotragues, 20 sunis, 20 reduncas, 20 guibs, 30 duikers, 30 ourebias, 40 dik-diks).

Pour 10 livres supplémentaires, on peut obtenir une license spéciale pour abattre un éléphant et une girafe mâle. Une autorisation pour un second éléphant est octroyée pour 20 livres de plus, cette somme étant remboursée en cas d'échec. Les lions, léopards, hyènes et phacochères peuvent être chassés sans limite, car ces animaux sont considérés comme "vermine".

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C'est  en  Afrique  de  l'Est  qu'apparaît  le terme great white hunter (grand chasseur blanc), ainsi que se nomment eux-même les premiers guides de chasse professionnnels.  Le métier existe toujours à notre époque dans les pays africains qui autorisent la chasse au gros gibier, mais le terme a changé pour devenir professionnal hunter (chasseur professionnel). Avant de devenir guide de safari, les premiers "chasseurs blancs" ont déjà mené une vie d'aventures en Afrique... Alan Black a accompagné Lord Delamere lors de son expédition en Somalie en 1896. Frederick Selous, lui, a exploré l'Afrique australe et participé à deux guerres en Rhodésie. R. J. Cunninghame, quand il prend le poste de guide en chef de Newland, Tarlton & Co, est déjà un naturaliste renommé en Afrique de l'Est. Suivront à la génération suivante des personnalités tout aussi charismatiques comme  John A. Hunter, Philip Percival, ainsi que Bror von Blixen et Denys Finch-Hatton, respectivement le mari et l'amant de Karen Blixen, l'auteur du célèbre roman autobiographique Out of Africa (1937).

KuduHead

Ouvert officiellement le jour de Noël 1904, l'hôtel Norfolk devient un endroit incontournable à Nairobi pour les départ en safari. Les clients arrivent alors en pousse-pousse depuis la gare, à un mille de là, sur un chemin poussièreux plein d'ornières qui se transforme en bourbier par temps de pluie. L'hôtel est fier d'offrir un comfort inégalé dans cette partie de l'Afrique : 34 chambres avec lits à ressorts, baignoires et eau chaude, une salle de billard, un grand bar bien approvisionné, une salle à manger pouvant accueillir une centaine de convives, et un chef de cuisine débauché du Waldorf Astoria de New York. L'électricité sera installé à l'hôtel dès 1908.

Norfolk Hotel, 1909.

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Dans les coursives de cette luxueuse bâtisse, l'atmosphère d'élégance et de romantisme se mêle à un parfum d'aventure : les lions rôdent encore à cette époque dans les plaines devant l'hôtel, et les hippopotames vivent dans la rivière au fond du parc.

John T. Mc Cutcheon, dessinateur au Chicago Tribune, effectue un séjour de 4 mois et demi dans la région en 1909, et dans son ouvrage In Africa, il écrit à propos de Nairobi :

"De n'importe quel endroit de la ville ou presque, si l'on regarde vers les plaines, on peut voir en permanence de grands troupeaux d'animaux sauvages. En une seule heure de promenade depuis la gare, un homme avec un fusil peut abattre des bubales, des zèbres, des gazelles de Grant et de Thompson, des impalas, et probablement des gnous. On ne réussirait pas à compter tous les animaux qui paissent constamment aux abords de la ville de Nairobi, et il est difficile de ne pas croire qu'il s'agit là de troupeaux de bétail. De temps en temps, comme cela s'est passé deux nuits avant notre arrivée à Nairobi, un lion en maraude fait dévaler dans la ville une harde de zèbres qui dans leur folle chevauchée détruisent les jardins, les clôtures et les fleurs."

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Les chasseurs de Nairobi ont l'habitude de se retrouver au bar de l'hôtel dans l'après-midi. Les guides professionnels, habillés d'uniformes pittoresques à la Buffalo Bill, avec leurs éperons, leur couteau de chasse et leur grand chapeau mou, croisent les chasseurs amateurs en tenue kaki et casque colonial. Les clients de retour de safari se reposent dans les chaises longues de la veranda en lisant les vieux journaux de Londres qui traînent sur les tables. A l'entrée de l'hôtel, il y a souvent une grande activité de cavaliers et de pousses-pousses qui arrivent ou repartent.

C'est de l'hôtel Norfolk que l'ex-président des Etats-Unis, Theodore Roosevelt, part en 1909 pour ses grandes chasses au profit de la Smithsonian Institution de New York. Ce safari de tous les records n'aura pas d'autre équivalent par la suite. Les chiffres parlent d'eux-même : 11 mois d'expédition à travers l'Afrique de l'Est Britannique, le Congo Belge, le Soudan et l'Egypte pour un coût total de 100 000 dollars de l'époque (équivalent à 1,8 millions de dollars en 2005), 250 porteurs en uniformes, 4 tonnes de sel pour la conservation des peaux, 11397 specimens "collectés", de l'insecte au pachyderme, dont 4000 petits mammifères et 512 gros animaux, incluant notamment 11 éléphants, 17 lions et 20 rhinocéros.

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Theodore Roosevelt a relaté les souvenirs de sa "Grande Aventure" dans son livre "African Game Trail" (New York, 1910).

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"On  ne  peut  me  condamner  que  si  l'on condamne l'existence du National Museum, de l'American Museum of National History, et de toutes les autres institutions zoologiques" se justifiera Theodore Roosevelt au regard du grand nombre d'animaux massacrés. Certes, on peut convenir que la science à l'époque avait grand besoin de ces spécimens pour les étudier, et que la plupart des collections animalières que l'on prend plaisir à visiter de nos jours dans les musées sont issues de ces expéditions du début du siècle. Cependant, il est certain que les motivations de T. Roosevelt étaient beaucoup plus égoïstes. Prendre prétexte d'une expédition à but scientifique pour perpétrer un tel carnage est une affaire de conscience qui se justifie difficilement, surtout de nos jours, quand la biodiversité est en train de disparaître.

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C'est  aussi  à  l'hôtel  Norfolk  que Karen Blixen arrive en 1914 pour s'installer dans la colonie britannique après un mois et demi de voyage depuis le Danemark. Son mari, Bror von Blixen-Finecke, dont elle divorcera en 1925, deviendra l'un des chasseurs les plus réputés de la colonie. A l'invitation de son ami Denys Finch Hatton, un autre guide professionnel de renom, Bror aura l'honneur d'accompagner le prince héritier de la couronne d'Angleterre, le futur Edouard VIII, dans son safari organisé sur les terrains de chasse du Tanganyika en 1928.

De gauche à droite : Bror von Blixen, Denys Finch Hatton et le Prince de Galles.

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Devenu  guide  de  safari  en  1922,  Bror  était reconnu par ses pairs comme un chasseur d'une extraordinaire résistance à la fatigue et d'une décontraction presque désinvolte face au danger. Peu avant sa mort en 1962, Karen Blixen dira de son ex-mari : "Si je pouvais revivre un seul moment de mon existence, ce serait de repartir en safari avec Bror".

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Denys Finch Hatton débute une relation amoureuse avec Karen Blixen en 1922, avec l'assentiment du baron Blixen qui délaisse son épouse pour d'autres conquêtes féminines. A cette époque, Finch Hatton s'est lancé lui-aussi dans une affaire de safari. En 1929, il prend des leçons de pilotage et achète son propre avion, un Gipsy Moth. Ainsi, il peut notamment effectuer des reconnaissances aériennes pour ses safaris.  En 1931, alors qu'il décolle de Voï pour localiser des troupeaux d'éléphants dans la région de Tsavo, il se tue quand son avion tombe brusquement en vrille. Karen Blixen le fait enterrer dans les Ngong Hills, sur une butte où il lui avait confié vouloir reposer. L'auteur de Out of Africa raconte à ce sujet :

Après que j'eus quitté l'Afrique, une lettre de Gustave Mohr m'apporta des nouvelles de la tombe : il s'y passait des faits singuliers.

"Les Masaïs, m'écrivait Mohr, ont signalé au chef de district qu'ils avaient à plusieurs reprises aperçu des lions au lever et au coucher du soleil sur la tombe de Finch Hatton.

C'est un lion et une lionne qui restent parfois longtemps couchés sur place.

Quelques Indiens, conducteurs de camions, qui se rendaient à Kajado, ont également vu les lions. Depuis votre départ, le terrain a été aplani autour de la tombe, c'est devenu une sorte de terrasse. Sans doute les lions aiment-ils venir surveiller de là le bétail et le gibier dans la plaine."

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En 1920, la British East Africa devient le Kenya. A cette époque, la généralisation de la voiture dans la colonie contribue à développer les safaris qui s'ouvrent à la photographie. Développés notamment par les compagnies Eastman Kodak ou Leica, les appareils photos de petits formats sont devenus moins chers et de nombreuses innovations les ont rendu plus faciles à manipuler. Quelques précurseurs comme Carl Akeley ou les époux Johnson filment la faune à l'aide de caméras à manivelle.

Martin et Osa Johnson.

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En 1917, Martin et Osa Johnson sont partis explorer les Iles du Pacifique Sud à la recherche des dernières tribus cannibales. De retour aux Etats-Unis, leur film a fait sensation et leur a offert la célèbrité. Pendant près de 15 ans, ils filmeront ensuite l'Afrique sauvage, quelquefois au péril de leur vie. Dans les années 1920 et 1930, leurs images sans précédents de la faune et des tribus africaines font trembler les salles américaines.

Les Johnson au Kenya en 1924.

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En  1932,  les  Johnson  passent  leur  brevet  de pilotage et achètent deux petits hydravions de la firme Sikorsky, le Spirit of Africa et le Osa's Ark, peint avec des taches de girafe pour le premier, et des rayures de zèbre pour le second. De 1933 à 1934, ils survolent ainsi l'Afrique pour rapporter des images aériennes de la faune et sont les premiers à filmer les monts Kilimanjaro et Kenya depuis un avion.

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Avec l'avènement de l'automobile, les safaris deviennent de plus en plus luxueux. Soucieux de leur confort, les clients emmènent une importante logistique qui, en plus des habituels lits, tables, chaises et tentes, peut aussi comprendre des groupes électrogènes, des réfrigérateurs, des baignoires pliables, de la vaisselle en faïence, de l'argenterie, des grands vins. Une fois par semaine, un avion peut même livrer des denrées périssables comme des légumes, des fruits ou de la crème.

Safari

Les safaris à l'époque des porteurs et des chariots à boeufs étaient de véritables expéditions où le danger avec la faune sauvage était toujours présent. Il arrivait fréquemment par exemple que les colonnes de porteurs soient attaquées par un rhinocéros irascible, et tous  jettaient alors leur caisse à terre en fuyant dans la plus grande panique. L'automobile a changé tout cela. En devenant moins risqués qu'autrefois, les safaris s'apparentent dorénavant à de vraies vacances, avec cette atmosphère d'aventure qui n'est pas sans séduire certaines femmes.

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Dans les années 1920, les safaris de chasse sont aussi l'occasion pour certaines clientes d'obtenir une peau pour de prochains souliers ou sacs à main.

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Lors  d'un  safari de chasse, les clients sont dans la brousse de l'aube au coucher du soleil. Le programme est moins contraignant dans un safari-photo où les chasseurs d'images, après un départ matinal, reviennent au camp vers 11h pour un breakfast. On se relaxe ensuite jusqu'à 15h environ, et après un léger déjeuner, les clients repartent pour leur activités photographiques jusqu'en fin d'après-midi. La journée se termine par un dîner aux chandelles dont le menu, comprenant trois plats et du vin, est digne d'un très bon restaurant parisien.

Ernest Hemingway au Serengeti en 1934.

Hemingway

L'écrivain américain, toujours en quête de nouvelles aventures, vient séjourner en Afrique de l'Est en 1933. Ce premier voyage lui inspire son journal "Les Vertes Collines d'Afrique" et son fameux roman "Les Neiges du Kilimanjaro". Hemingway a ainsi beaucoup contribué à populariser le mot "safari" qui jusqu'alors était surtout connu des initiés, et qui aujourd'hui est autant porteur d'évasion et de beauté sauvage...

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Dans les années 1950, le cinéma américain popularise l'image du "grand chasseur blanc" confronté à un univers sauvage. Ces rôles d'aventuriers sont incarnés à l'écran par des stars comme Humphrey Bogart (The African Queen), Gregory Peck (The Snows of Kilimanjaro), Clark Gable (Mogambo), Robert Taylor (Killers of Kilimanjaro) ou John Wayne (Hatari).

Les mentalités cependant tendent à  s'inverser. La plupart des espèces animales sont alors en voie d'extinction en Afrique, et la lutte contre le braconnage est devenu un enjeu majeur pour empêcher leur fin programmée.

Des  vols  journaliers entre l'Europe et Nairobi permettent alors aux classes moyennes d'accéder aux beautés de l'Afrique de l'Est. Le safari-photo en minibus, beaucoup moins cher que le safari "old-fashioned" des années avant-guerre, fait naître un tourisme de masse au Kenya. Ayant acquis son indépendance en 1963, le pays fait le pari de la quantité, préférant démocratiser le safari au détriment de l'ancien système réservé aux classes aisées. D'autres républiques africaines comme le Botswana ou la Zambie, qui s'ouvriront beaucoup plus tardivement au tourisme du safari, feront un autre calcul en privilégiant un tourisme sélectif pour préserver les fragiles écosystèmes de leurs parcs nationaux.

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Dans les années 1980, la mode des safaris hissent le Kenya au premier rang du tourisme africain. Cet état de grâce s'interrompt brusquemment en 1998 après l'attentat contre l'ambassade des Etats-Unis qui provoque une chute spectaculaire des visiteurs occidentaux. Depuis, la fréquentation touristique a repris timidement, mais le pays doit faire face à la concurrence de nouvelles destinations comme la Tanzanie et l'Afrique du Sud. Le tourisme reste concentré sur la côte et dans les principaux parcs de Masaï-Mara, Amboseli, Samburu, Tsavo et Kilimanjaro. Un voyage type au Kenya se compose généralement d'une partie safari et d'une partie farniente sur les plages de l'océan indien.

Le pays peut se visiter en routard, mais un séjour dans les parcs et réserves nécessite les services d'un tour-operator. En effet, même si officiellement il n'est pas interdit d'organiser soi-même son safari au Kenya, il faudrait avoir une grande connaissance du terrain pour pouvoir se passer d'un guide compétent, au risque de se perdre, de s'embourber, ou de tomber en panne au milieu de nulle part.  Par ailleurs, rien ne vaut une personne expérimentée pour vous mener aux bons endroits, tant il est vrai que l'on peut passer de longues heures dans un sanctuaire naturel sans observer le moindre animal, ou presque. Enfin, une agence de safari vous dégagera des problèmes de logistique qui vous ferait perdre du temps sur place : nourriture, réservation des hébergements, et véhicule en bon état (car mis à rude épreuve par la conduite sur pistes).

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L'industrie du safari s'est également développé en Afrique du Sud à la fin des années 1920...

Le président de la République Sud-Africaine (Zuid-Afrikaansche Republiek), Paul Kruger, signe en 1894 le décret qui instaure la réserve de Pongola, premier sanctuaire animalier d'Afrique. Toutefois, cette réserve répond plus à des motivations politiques qu'environnementales, et en 1921, elle est supprimée par les autorités britanniques sous la pression des fermiers. Ce n'est qu'en 1993 que la réserve renaît finalement de ses cendres, quand sept propriétaires terriens abattent leurs clotûres pour recréer la Pongola Game Reserve et repeupler sa faune exterminée dans les années 1920.

Créés en 1895 dans la colonie britannique du Natal, les réserves de Hluhluwe et d'Umfolozi ont pour vocation de sauver les derniers rhinocéros blancs de l'extinction. Cet objectif sera couronné de succès, mais les autres espèces animales seront chassées impitoyablement jusqu'en 1945, le gibier étant accusé de faire proliférer la mouche tsé-tsé, vecteur du nagana qui décime le bétail.

L'aventure du safari-photo ne débute réellement en Afrique australe qu'à partir de 1927, date de l'ouverture du parc Kruger au public.

En 1884, Paul Kruger avait proposé au Voolksraad (Parlement du Peuple) de faire protéger la zone de Lowveld (Basses Terres constituées de savane) entre les rivières Sabie et Crocodile. Il entendait ainsi sauver de l'extinction la faune qui y a été décimée en quelques décennies par la chasse intensive des colons boers. L'idée révolutionnaire d'une vaste zone protégée n'avait soulevé l'enthousiasme que de quelques rares visionnaires, se heurtant majoritairement à la dérision et au scepticisme. Le Parlement, relayé par le Conseil Exécutif dans les derniers temps, retardera pendant 14 ans la réalisation de ce projet par une étonnante force d'inertie. Après d'innombrables débats relancés par des parlementaires persévérants comme Louw, Erasmus, Van Wijk, et surtout Loveday, ce n'est finalement qu'en 1898 que le Conseil Exécutif entérine la naissance de la  réserve de la Sabie (Sabiewildreserwe).

Chasse dans le Lowveld dans les années 1880.

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"Si je ne ferme pas cette petite partie du Lowveld, nos petits-enfants ne sauront jamais à quoi ressemblent un koudou, un élan ou un lion" écrit alors Paul Kruger. Les intentions du vieux président sont certes louables mais la décision du Voolksraad est plus pragmatique. Les mentalités ne sont pas encore prêtes pour une protection de la nature telle qu'on la conçoit aujourd'hui, c'est-à-dire dans un but purement esthétique et désintéressé. En fait, l'instauration de cette zone protégée a pour principal objectif de relever les effectifs d'antilopes et de grands herbivores afin de créer une future réserve de chasse. De toute façon, la république sud-africaine n'a pas les moyens de ses ambitions : le Conseil Exécutif ayant donné son accord pour rétribuer un responsable, ce sont deux agents de police de la ZARP (Zuid-Afrikaanse Republiek Polisie) qui, par manque de fonds, sont chargés de patrouiller dans la réserve...

La seconde guerre des Boers qui débute en 1899 laisse le projet en suspens jusqu'à la victoire des Britanniques en 1902. Cette année-là, le major James Stevenson-Hamilton est nommé gardien de la Sabie Game Reserve, réinstaurée par l'administration de Lord Milner. Alors âgé de 35 ans, l'officier du 6th Inniskilling Dragoons accompliera sa mission de conservation avec une opiniâtreté qui ne faillira pas jusqu'à sa retraite en 1946. Dans son livre, South African Eden (Cassell and Company, Ltd, London, 1937), il raconte le moment de son arrivée : "Après-midi du 25 juillet 1902. Sur la crête du dernier escarpement du Drakensberg, surplomblant le fouillis des ravins recouverts de broussailles et des terraces rocheuses qui en consituent les contreforts, ma petite caravane fait une halte pour que je puisse contempler le fantastique panorama de montagnes et de forêts qui se dévoile à nous (...) Partout des francolins caquètent, et d'un fossé proche, me parvient le cri métallique d'une pintade. Des passereaux gazouillent dans les arbres... C'est la voix de l'Afrique, qui transporte avec elle une paix et un ravissement infinis".

James Stevenson-Hamilton (1867-1957). 

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Stevenson-Hamilton s'installe d'abord quelques mois sur les rives de rivière Crocodile pour se familiariser avec la région et sa faune avant d'établir son quartier général définitif à Sabie Bridge (aujourd'hui Skukuza). Sa tâche s'annonce difficile, tant l'état des lieux est désastreux : les rhinocéros blancs ont complètement disparus, les buffles ont été presque complètement éradiqués par l'épidémie de peste bovine de 1896, et quelques rares éléphants venus du Mozambique sont parfois de passage dans la région. En 1902, Stevenson-Hamilton estime que la réserve Sabie n'abrite plus qu'une centaine de cobs à croissant, une quarantaine de gnous bleus et de koudous, une quinzaine d'hippopotames, une douzaine d'hippotragues, 8 buffles, 5 giraffes et 5 damalisques.

Le Native Affairs Departement autorise Stevenson-Hamilton à engager deux assistants blancs et des éclaireurs noirs pour lutter contre les chasseurs, notamment d'anciens combattants de l'armée boer qui ont trouvé refuge dans le Lowveld après la fin du conflit avec les Britanniques. Pragmatique et sans concession, Stevenson-Hamilton s'emploit également à déplacer  les populations locales hors de la réserve (environ 3000 personnes). Il prend ainsi le surnom de "skukuza" ("celui qui balaye tout" en Tsonga). Enfin, pour rehausser rapidement les troupeaux d'antilopes, il fait chasser tous les prédateurs, décision sur laquelle il ne reviendra qu'en 1927 en découvrant que les lions sont l'attraction préférée des touristes. Entre-temps, l'abattage sytématique aura supprimé 269 guépards, 521 hyènes, 558 aigles, 635 crocodiles, 660 léopards, 1142 lycaons, 1272 lions, 1363 serpents venimeux et 2006 babouins... Certes, ce programme de contrôle des prédateurs donne des résultats rapides puisqu'il il permet de reconstituer les populations d'herbivores en une dizaine d'années, mais il laisse songeur sur les erreurs de cette époque en matière de gestion de la faune. Stevenson-Hamilton se tournera par la suite vers une vision plus holistique de la faune. Regrettant sans doute les maladresses de ses débuts, il écrit dans ses mémoires : "La nature laissée seule gère ses propres affaires."

Gaza Tsonga.

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Quelques mois seulement après sa prise de fonction dans la réserve, Stevenson-Hamilton entame des négociations avec le gouvernement et les propriétaires terriens du Lowveld pour agrandir le sanctuaire, qui ne couvrent alors que 4600 km2. Les immenses fermes au nord de la Sabie n'occupent le terrain que de manière symbolique car la zone est infestée par la malaria. De plus, la terre est trop ingrate pour permettre les cultures. En obtenant un contrat de leasing renouvelable tous les cinq ans, Stevenson-Hamilton  parvient ainsi à étendre la réserve Sabie jusqu'à la rivière Olifants, à 200 km plus au nord. Ces 9000 km2 supplémentaires font tripler d'un seul coup la superficie de la zone protégée. 

En 1903, un deuxième sanctuaire est établie par le Native Affairs Departement dans la partie nord de l'actuel parc Kruger, entre les rivières Letaba et Luvuvhu. Ce territoire de 9000 km2 baptisé Shingwedzi Game Reserve est confié à Stevenson-Hamilton, lequel doit à présent administrer quelques 22000 km2 de Bushveld.

En 1914 enfin, le territoire entre les réserves Sabie et Shingwedzi, qui est alors du ressort du Service des Mines (Department of Mining) devient également une zone protégée. Les deux réserves désormais réunies prennent le nom de Transvaal Game Reserves en 1916.

Vilipendé   dans   les   journaux   locaux,   Stevenson-Hamilton   doit affronter la colère des fermiers de la région qui ne voient dans ces réserves qu'un terrain d'élevage pour lions et crocodiles. De 1912 à 1924, les éleveurs de moutons sont autorisés à faire pâturer leurs troupeaux en hiver dans les plaines entre les rivières Crocodile et Olifants, sans toutefois que l'interdiction de la chasse ne soit remise en cause.

A partir de 1922, Stevenson-Hamilton milite pour l'établissement d'un parc national sur le modèle du Yellowstone National Park,  consacré par un acte du Congrès américain comme un "endroit de loisir pour le bénéfice et la joie de tous". L'idée d'un parc national est d'ailleurs portée par une vague de nationalisme afrikaner qui voudrait voir la réalisation du projet de Paul Kruger. En 1926, un décret parlementaire (National Parks Act) transforme finalement les réserves du Transvaal en parc national sous le nom de Kruger National Park.

La  section  de  Pretoriuskop  est ouverte au public en 1927 pour un droit d'entrée d'une livre sterling par automobile. Une piste permet alors un aller-retour en une journée depuis White River jusqu'à Pretoriuskop en passant par Mtimba. Trois véhicules seulement se présenteront aux portes du parc cette année-là. Le concept cependant remporte un très rapide succès, et en 1930, le parc reçoit déjà 900 véhicules qui peuvent circuler sur 500 km de pistes.

Les premiers touristes du Parc Kruger au début des années 1930.

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Pour développer cette nouvelle forme de tourisme, des infrastructures sont progressivement mises en place par la construction de camps, de puits, de clôtures et de lignes téléphoniques. En 1935, le parc accueille 26000 personnes, en 1948, 59000, en 1955, 100 000, en 1968, 300 000, et en 2004, 1,3 million.

Bac à Malelane, au sud du parc, dans les années 1930.

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Promenade en famille dans le secteur de Phalaborwa, années 1930.

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Aujourd'hui, l'Afrique du Sud compte 18 parcs nationaux, 6 réserves naturelles, et plus d'un millier de réserves privées. Le pays présente l'avantage de permettre certains safaris en toute autonomie. Un véhicule tout-terrain n'est d'ailleurs pas indispensable dans la plupart des parcs et réserves, notamment Kruger, Hluhluwe-Umfolozi, Pilanesberg et Addo Elephant. Des campings permettent de passer la nuit à prix modique dans les espaces naturels protégés, dont les droits d'entrée sont très raisonnables (par rapport à d'autres pays comme le Kenya ou la Tanzanie par exemple). Suprême avantage, le public a la possibilité de randonner à pied  dans les parcs de Kruger, Hluhluwe-Umfolozi et Pilanesberg pour approcher la faune sous la protection d'un guide armé.

L'Afrique du Sud peut bien sûr fournir les prestations les plus abouties dans le safari de luxe. Son réseau de lodges est sans commune mesure dans tout le continent. Grâce à un décor raffiné, ces hôtels bâtis en pleine brousse essayent de recréer l'atmosphère des safaris d'autrefois. Le prix élevé de la nuit est justifié par des prestations de qualité (suites, cuisine haut-de-gamme, safaris à pied, à cheval, en bâteau, etc).

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La Namibie, pays développé et plutôt épargné par les problèmes d'insécurité, présente aussi la possibilité d'organiser soi-même ses safaris dans certains parcs, comme Etosha, Khaudum, Mahango, Bwabwata, Mamili, Mudumu. Même si avec une voiture standard, on peut circuler dans la quasi totalité du pays sur des routes goudronnées et des pistes bien entretenues, un 4X4 est indispensable dans la plupart des parcs et réserves, excepté Etosha, Bwabwata (en restant sur l'axe central), et la partie orientale de Mahango. Comme en Afrique du Sud, le prix d'entrée des parcs est peu élevé.

L'hébergement offre une grande palette de possibilités : lodge, hôtel, guest house (chambre d'hôte), guest farm (gîte rural), guest ranch (ranch d'accueil), auberge de jeunesse (en ville), camping (privé, communautaire ou gouvernemental). A ce titre, la Namibie se démarque grandement du reste de l'Afrique.

Le parc le plus visité de Namibie, Etosha, couvrait à sa création en 1907 une superficie de plus de 90 000 km² (équivalent au Portugal). Il est à présent réduit à 22 275 km². Les visiteurs n'ont accès qu'à 1/3 du parc mais peuvent y voir un riche éventail de la faune africaine. Le point d'eau d'Okaukuejo est sans aucun doute l'un des meilleurs endroits d'Afrique pour observer les animaux. A noter que dans le nord de la Namibie, les parcs de la bande de Caprivi présentent un aspect beaucoup plus verdoyant que dans le reste du pays, rappelant à bien des égards le delta de l'Okavango tout proche.

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Dès  les  années  1960,  la  Tanzanie  a  fait  le choix d'un tourisme respectueux de son environnement. Des safaris étaient déjà organisés dans la région à partir des années 1920, quand le pays sous mandat britannique s'appellait encore le Tanganyika. De nos jours, les infrastructures routières et hôtelières très peu développées ainsi que la configuration des parcs nationaux nécessitent de passer par une agence de safari pour visiter les beautés naturelles de la Tanzanie. Le prix d'entrée des parcs et réserves paraît quelques fois exhorbitant, mais le pays a des atouts incontestables : mont mythique du Kilimanjaro, paradis perdu du Ngorongoro, vaste écosystème du Serengeti où se concentre la plus grande densité d'herbivores au monde.

Il faut savoir que les parcs et réserves du sud du pays (Rungwa, Ruaha, Mikumi, Selous, Kitulo, Udzungwa Mountains) sont largement moins visités que ceux du nord et permettent de découvrir une Afrique encore sauvage, loin des foules. En effet, il est parfois frustrant de devoir se frayer un passage parmi une trentaine de 4X4, minibus ou camions pour pouvoir photographier un léopard dans un acacia.

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La Zambie et le Botswana ont opté pour un tourisme de luxe. Les safaris y sont organisés par des lodges appartenant à des groupes, souvent sud-africains.

La  Zambie est un pays vierge, encore peu visité. Sa population est surtout concentrée dans les grandes villes, ce qui a facilité la création des parcs nationaux, lesquels couvrent 1/5 du territoire national. Trois zones en particulier se distinguent par leur unique beauté : le Parc National South Luangwa, le Parc National Kafue et le Parc National Lower Zambezi. Les opérateurs y sont volontairement restreints et soumis à des lois très restrictives.

Botswana

Le delta de l'Okavango au Botswana est un autre sanctuaire épargné par le tourisme de masse. Comme en Zambie, les lodges y offrent des prestations exclusives, comme des safaris à pied, en pirogue (mokoro) ou à dos d'éléphant d'Afrique.

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Dans ces deux pays, les parcs sont souvent situés dans des zones marécageuses, donc difficiles d'accès, où les pistes  sont assez mal signalisées. Aussi paraît-il peu concevable d'y observer la faune sans les services d'un opérateur. Les prix y sont plus chers qu'ailleurs en Afrique, mais un séjour dans un lodge en Zambie ou au Botswana dévoile une nature d'une rare beauté dans une ambiance irréelle rappelant les safaris d'autrefois.

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Après sa longue guerre civile achevée en 1992, le Mozambique tente depuis quelques années de s'ouvrir au tourisme. En 2003, l'association du Parc National Limpopo (Mozambique) avec le Parc National Kruger (Afrique du Sud) et le Parc National Gonarezhou (Zimbabwe) a vu naître une réserve animalière de 35000 km² par la création du Parc Transfrontalier du Grand Limpopo, première phase d'un sanctuaire qui à terme devrait être la plus grande ère de conservation du monde avec ses 99800 km2. Toutefois, le Mozambique nécessite encore d'importants investissements pour pouvoir mettre en place les infrastructures  indispensables au développement des safaris. Sa faune ayant beaucoup souffert lors des combats entre guérillas, les couloirs biologiques créés par le Grand Limpopo permettront de redynamiser ses populations de mammifères.

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Malgré  d'énormes  potentiels,  le  Zimbabwe  reste  une  destination difficile. Depuis son élection à la présidence en 1988, Robert Mugabe a conduit une politique désastreuse sur fond de haine raciale qui a ruiné le pays. Avec une inflation au taux record de 100 580, 2 % en janvier 2008 et de graves pénuries d'essence, il paraît compliqué d'organiser soi-même son séjour. Aussi un tour-operator est-il indispensable pour visiter le pays. Le site des chutes Victoria reste la principale attraction des visiteurs séjournant au Zimbabwe. Il faut espérer que des jours meilleurs apporteront une stabilité politique plus propice au tourisme.

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Pour  finir,  l'Ouganda  est  encore une destination hors des sentiers battus qui mérite le détour car on peut y découvrir une grande diversité d'écosystèmes : savane parcourue d'éléphants, de buffles, de lions et d'antilopes, lacs et fleuves peuplés d'hippopotames et de crocodiles, forêts tropicales abritant colobes, gorilles et chimpanzés... Dans ce pays aussi il est plus simple de faire organiser son séjour par un tour-operator.

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En  conclusion,  un  safari coûtera toujours assez cher car le prix final inclut des frais incompressibles : billets d'avion, taxes d'aéroport, assurances, guide et chauffeur compétent, cuisinier, véhicule bien entretenu, essence, droits d'entrée des parcs et réserves, hébergement, nourriture, matériel photographique, vaccins, traitement anti-paludéen, etc. Mais un safari-photo n'est pas seulement un voyage d'agrément pour admirer les merveilles de l'Afrique, c'est aussi une façon de financer leur préservation, puisque les devises étrangères apportées par l'écotourisme incitent les autorités locales à créer de nouvelles zones protégées et aident à lutter contre le braconnage en payant les salaires de rangers. En outre, l'impact du tourisme sur les écosystèmes est minimisé autant que possible, car les safaris s'effectuent dorénavant dans le cadre de législations de plus en plus coercitives. Le plus important est sans doute que que les animaux soient devenus plus rentables vivants que morts...

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